Publié le 24 février 2020 | Mis à jour le 25 août 2020

Femmes en sciences

Carine, Claire, Elisa et Leslie, anciennement doctorantes dans les laboratoires DDL, ICAR et LIRIS, racontent leur parcours, et les difficultés qu'elles ont parfois dû surmonter en tant que femmes scientifiques.

Carine Edith Toure, Claire Polo, Elisa Demuru et Leslie Lemarchand ont fait leur doctorat dans les laboratoires membres du LabEx ASLAN. Elles ont accepté de répondre à nos questions afin de présenter leur parcours. Elles profitent de ce billet pour faire passer des messages positifs et d'encouragement aux jeunes femmes qui souhaitent s'orienter dans les sciences.

Leur parcours

Carine Edith Toure est titulaire d'un DEUG en mathématiques et d'une maîtrise en Génie Informatique (BAC+4). Intéressée par l'intelligence artificielle et l'aide à la décision, elle a ensuite poursuivi avec un master en Intelligence Artificielle à Lyon. S'en est suivi une thèse de doctorat, au laboratoire LIRIS, afin d'aller jusqu'au bout de sa formation.
Claire Polo est titulaire du master "Techniques, Sciences, Démocratie" de Polytechniques Grenoble, et lauréate du CAPES de Sciences Économiques et Sociales en 2010. Elle a soutenu sa thèse de doctorat, réalisée au laboratoire ICAR, en Sciences de l'Éducation en avril 2014. Puis elle a obtenu un post-doctorat (2014-2016) au sein du LabEx ASLAN. Elle a obtenu en septembre 2018 un poste de Maîtresse de Conférences de Sciences de l'Éducation à l'Université Lyon 2-ISPEF laboratoire ECP. Claire a également été primée en obtenant le Prix jeune chercheur de la métropole de Lyon en novembre 2019.
Elisa Demuru est titulaire d'une licence en Sciences de la Vie et de la Terre, d'un master en Évolution du Comportement. Elle a fait une thèse de doctorat en Biologie du Comportement à l'Université de Parme en Italie. Elle est aujourd'hui post-doctorante au LabEx ASLAN, au sein du laboratoire Dynamique Du Langage.
Leslie Lemarchand est titulaire d'une licence STAPS, d'un master Professionnel Enseignement Primaire, et d'un master Neurosciences/Sciences cognitives. Elle a ensuite fait une thèse de doctorat en Sciences du Langage et Orthophonie au laboratoire Dynamique du Langage, qu'elle a soutenue en février 2019.



Qu'est-ce qui vous a poussé à faire de la recherche ?
Qu'avez-vous retiré de votre expérience de thèse ?


Pendant la thèse, j'ai consolidé mes compétences académiques et scientifiques au fil de l'eau : le travail autonome, la lecture d'articles et la capacité de synthétiser et discuter des quantités importantes d'informations, l'écriture scientifique, la capacité d'adapter et de présenter son travail à différents publics selon le contexte (industriel/scientifique) et le niveau des auditeurs (novice/avancé), les conférences internationales (l'anglais), la proactivité, l'apprentissage continu, la pensée analytique... L'expérience de thèse n'a pas été facile dans la mesure où cela demande beaucoup de travail et de discipline personnelle mais avec du recul, c'est une des meilleures décisions que j'ai prise. J'en suis sortie avec le sentiment de posséder les bons outils pour avancer sereinement d'un point de vue professionnel.

J'étais impliquée depuis mes 17 ans dans des structures d'éducation populaire et menais une activité dans le domaine de l'animation socioculturelle. Il est devenu évident en août 2009 que je souhaitais m'orienter d'une façon ou d'une autre dans le champ de l'éducation. J'ai reçu une annonce pour une thèse financée via le réseau des Petits Débrouillards qui portait sur le type de débats sur des controverses socioscientifiques que j'animais bénévolement sur mon temps libre, à laquelle j'ai candidaté, et l'équipe a bien voulu me donner ma chance malgré mon parcours inhabituel.
J'en ai retiré des compétences dans mes domaines d'expertise, ainsi que de la confiance en moi dans la capacité à me saisir d'un nouveau sujet, à défricher des problèmes "épineux" comme celui de la place des émotions dans le raisonnement et la conscience des enjeux épistémologiques posés par la confrontation de différentes approches méthodologiques.


J'adore les animaux et la nature, je suis curieuse et j'ai envie d'apprendre quelque chose de nouveau chaque jour. Je crois que c'est tout ça qui m'a poussée à devenir éthologue, un métier où on étudie le comportement des animaux, humains inclus. J'ai de la chance : mon métier est aussi ma plus grande passion !


J'ai découvert la recherche un peu "par hasard" car je me destinais à l'origine à devenir professeur des écoles. Cependant, j'ai tout de suite eu un attrait particulier pour les neurosciences dès les premières années de ma licence et cela s'est confirmé lorsque j'ai eu à rédiger mon mémoire de master 2 en pédagogie. Je me suis alors aperçue que j'étais bien plus intéressée par la démarche expérimentale (revue de la littérature, réalisation d'un protocole scientifique,...) que par l'élaboration de cours pour ma classe de CP/CE1. C'est donc tout naturellement que j'ai recommencé un master recherche pour ensuite pouvoir effectuer une thèse.
Même si les derniers mois ont été très difficiles, j'en retire une expérience riche, remplie de rencontres et au cours de laquelle j'ai appris plein de choses sur moi qui vont bien au delà de la simple rédaction d'un manuscrit. Cela m'a appris par exemple à apprendre à travailler en autonomie, à transmettre du contenu scientifique à différents types de public.


En quoi consiste votre métier aujourd'hui ?


Après ma soutenance, je me suis éloignée du monde académique pour un poste en tant que conceptrice développeuse pour une société de services. J'étais curieuse de voir de l'intérieur un milieu professionnel plus 'opérationnel' que le monde de la recherche. Aujourd'hui, je ressens le besoin de revenir 'à mes sources', la stimulation intellectuelle qui découle de la recherche est quelque chose qui me manque quelque peu. Je me suis donc reconnectée avec l'intelligence artificielle, plus précisement les domaines de la data science et du machine learning, mon objectif est d'intégrer un laboratoire de R&D en entreprise.


En théorie, j'ai un mi-temps de recherche et un mi-temps d'enseignement mais je peine à consacrer 1 journée par semaine à la recherche (tout confondu : écriture d'article, travail de terrain, expertise pour des conférences ou des revues, participation à des jurys de thèse, animation de réseaux internationaux et organisation d'évènements, réponse à des appels à projet pour obtention de financements, responsabilité des projets obtenus, etc). Mon travail "d'enseignement" comprend en réalité une charge administrative, de coordination d'équipe et d'organisation logistique très importante qui me prend au moins un jour par semaine, notamment du fait de ma responsabilité d'un dispositif d'aide à la réussite en L1. Le déséquilibre recherche/enseignement est fréquent en tant que Maître de Conférences, surtout les premières années. J'ai bon espoir de rééquilibrer un peu les choses progressivement.


Actuellement je suis chercheuse postdoctorante au Laboratoire Dynamique Du Langage et je passe mon temps entre l’observation des animaux dans des parcs zoologiques et l’analyse des données vidéos devant mon ordinateur !  

 

Aujourd'hui je suis "product Owner" au sein de SBT Human(s) Matter qui est une entreprise qui associe neurosciences et digital. Cette fonction a pour but de faire l'interface entre les clients et l'équipe technique (développeurs, designer) pour mener à bien la conception d'outils digitaux à destination des professionnels des ressources humaines pour aider au recrutement et à la formation des collaborateurs au sein des entreprises. Si sur la forme, ce métier semble totalement différent de ce que je faisais lors de ma thèse, sur le fond, je réutilise un grand nombre de savoir-faire que j'ai acquis au cours de celle-ci (gestion de projet, revue de la littérature pour la construction de l'outil, etc.)


Avez-vous un exemple d'obstacle qu'une femme peut rencontrer dans sa carrière ?


J'ai parfois des étudiants en M2, surtout lorsqu'ils sont plus âgés que moi (reprise d'études, etc.) qui semblent douter de mes compétences, voire préfèrent ignorer mes conseils comme s'ils savaient mieux que moi ce qu'il fallait faire... En général, cela ne fait que les pénaliser eux. J'ai réalisé que cela ne m'était arrivé qu'avec des hommes après avoir échangé avec une jeune collègue MCF qui rencontre parfois le même problème. J'ai été auditionnée pour un poste MCF à 8 mois de grossesse et, chose rarissime (je n'ai jamais entendu d'autre cas), le concours a purement et simplement été annulé, au prétexte qu'aucun candidat n'avait le bon profil. J'ai appris "en off" que si le recrutement avait été maintenu (ce en quoi une partie du COS était en faveur), deux femmes enceintes auraient été classées dans les 3 premières positions.
J'ai déjà été invitée à boire un verre de façon un peu lourde par un supérieur, mais ça n'a pas été plus loin lorsque j'ai exprimé mon refus par écrit. J'ai appris en discutant avec d'autres femmes du service qu'il tentait sa chance systématiquement auprès de chacune.

Heureusement, au sein de l’université je ne me suis jamais sentie discriminée en tant que femme, mais je sais que c’est quelque chose qui arrive plutôt souvent et qui devient de plus en plus présent quand on veut concilier la vie professionnelle et familiale. C’est souvent à ce moment-là qu’on rencontre le plafond de verre. L’université est juste le miroir d’une société qui a encore du mal à accepter que les femmes aient le droit de s’épanouir au niveau professionnel, si elles le souhaitent, et qu’elles sont aussi qualifiées que leur collègues hommes. Je crois que la société est en train de changer, même si le chemin est encore long. Nous sommes tous, femmes et hommes, chargés de promouvoir ce changement.


Que conseillez-vous à des femmes qui s'orientent en sciences ?


Mon message aux jeunes femmes qui souhaitent s'orienter en sciences : n'hésitez pas si c'est ce qui vous passionne ! Vous pouvez en faire un chemin d'épanouissement professionnel sans avoir à mettre de côté votre vie (mariage, maternité...). Gardez à l'esprit que la recherche est une course de fond pour laquelle il faut bien utiliser ses forces mentales et physiques, ne pas se mettre trop de pression, surtout pendant la thèse qui reste un apprentissage. Malgré les difficultés, ayez la tête froide, faites preuvre de résilience et essayez de vivre pleinement chaque étape ! Les seuls obstacles à votre réussite, ce sont ceux que vous vous mettrez vous-même.

La recherche est une activité formidable et vous avez sans doute toutes les qualités pour vous y essayer. Le doute est primordial dans l'activité scientifique, donc si vous vous y intéressez, vous avez sûrement un penchant pour le doute. Paradoxalement, en tant que femme, on va d'abord vous faire douter de vous avant de s'intéresser directement à votre travail, c'est là qu'il faut résister. La science a besoin de vous, la construction des savoirs légitimes dans une société est chose trop sérieuse pour la laisser uniquement à la moitié masculine de la population. N'acceptez pas toute forme de sexisme. Faites-vous confiance si vous sentez qu'un comportement envers vous est déplacé et cherchez le bon interlocuteur (souvent interlocutrice) pour avoir du soutien.


Le genre auquel on appartient n’est pas un facteur à prendre en considération quand on doit décider quel cursus universitaire suivre ! Faites ce que vous aimez, ne vous posez pas de limites et vous allez réussir.



Si vous êtes animées par une passion, un ressenti, ne laissez pas votre entourage (famille, professeurs, etc.) vous mettre des bâtons dans les roues. N’hésitez pas à aller jusqu’au bout de vos projets, pour ne pas avoir de regrets du type « si j’avais su, j’aurais pu ». Croyez en vous quel que soit l’avis des autres !



Rédaction : Rémi Léger, assistant de communication du LabEx ASLAN