Publié le 22 août 2018 | Mis à jour le 14 novembre 2018

Entretien avec Pierre Halté

Pierre Halté est linguiste, spécialiste en sémiotique des émoticônes et des interjections. Après une année passée en tant que post-doctorant ASLAN au laboratoire ICAR, il est recruté comme Maître de conférences à l’Université Paris Descartes pour la rentrée 2018.

Pourquoi avoir choisi d’étudier les émoticônes ?

« J’aime bien travailler sur des choses à la frontière entre différents problèmes, qui posent des questions auxquelles on ne sait pas encore très bien répondre. J’ai commencé à travailler en Master sur les interjections, qui sont une catégorie de mots qu’on utilise pour montrer son émotion dans les interactions quotidiennes, comme à l’écrit par ailleurs. Mais elles posent des problèmes de classification linguistique [...]. »



« Dans le cadre du Master (sciences du langage), je travaillais sur les interjections dans les tchats. Car j’aime aussi me confronter à des corpus que l’on n’a pas encore tout à fait cernés ou étudiés. Et dans les tchats, aux côtés des interjections, il y avait aussi des émoticônes, qui jouaient un peu le même rôle – en tout cas c’était l’impression que j’avais –. Avec mon directeur de thèse, on a donc décidé de travailler là-dessus, d’autant que rien n’avait été fait sur les émoticônes. »
C’est un nouveau langage car pour la première fois, on communique par écrit dans des conditions proches de l’oral avec le tchat. Ce contexte-là a fait émerger de nouvelles pratiques, comme l’utilisation d’images pour indiquer ses émotions sur ce qu’on relate. (Interview pour liberation.fr)
« En plus, cela correspond bien à ce que j’aime parce que ce sont des signes qui sont à la frontière entre différents régimes sémiotiques – entre le texte et l’image – et qui servent à indiquer les émotions et à représenter le locuteur dans sa situation d’énonciation. »

Quelle suite pour vos recherches ?

« Alors pour la suite, il y a plusieurs choses en cours. On a commencé à mener des recherches appliquées à ICAR dans le cadre du projet SoSweet avec notamment Jean-Phillipe Magué et Nathalie Rossi-Gensane. Il s’agit de faire des recherches quantitatives, mais qui s’appuient sur le modèle que j’ai développé dans mon livre (Les émoticônes et les interjections dans le tchat). Ce modèle de classement des émoticônes, qui demande encore à être affiné, nous sert de base pour faire des statistiques et voir quels utilisateurs utilisent quels types d’émoticônes, dans une approche sociolinguistique. Et je vais aussi continuer à décrire le fonctionnement sémiotique et sémantique de ces marques-là. Cela concerne notamment les modalités, ou aptitudes subjectives, que le locuteur peut faire porter sur des contenus qu’il énonce verbalement. Pour les signes iconiques comme les émoticônes, elles sont pour l’instant peu décrites. »
A l’oral, on le fait grâce à nos gestes et à nos mimiques qui permettent d’ajouter à ce que l’on dit, toute une couche de sens qui est interprétée quasi automatiquement par nos cerveaux. Le problème c’est qu’à l’écrit, on n’a pas le corps. Il faut remplir ces fonctions là aussi à l’écrit, c’est ce manque-là que viennent combler les emojis. (Interview pour les Inrockuptibles)
« Le système des modalités iconiques est encore un continent à explorer. Les émoticônes sont parfaites pour faire ça, car elles sont très bien structurées, elles relèvent de combinatoires de plusieurs sous-signes. On peut les manipuler, on peut faire des tests qui permettent de mettre au jour leurs caractéristiques sémiotiques en tant qu’icônes, et leur rapport à la modalité. Et c’est ce qui me passionne. »
 

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Interview réalisée par Emilie Jouin et Rémi Léger.