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Dossier 1- Quinze ans de recherches pour changer le monde, par Fabien Trécourt, journaliste scientifique

Comment des travaux académiques peuvent-ils répondre à des problèmes politiques et sociaux ? La question a traversé toutes les interventions de la journée « Sciences avec & pour la société », organisée le 29 janvier 2026 par le LabEx ASLAN à la Métropole de Lyon. Depuis quinze ans, ce Laboratoire d’excellence consacré aux sciences du langage explore une voie encore trop peu reconnue dans le monde académique, la valorisation sociétale de la recherche publique.

Associations, hôpitaux, entreprises, collectivités… Les équipes d’ASLAN multiplient les collaborations avec des acteurs de terrain pour répondre à des enjeux très variés : accompagner les étudiants dyslexiques, faciliter les interactions d’étudiants autistes, soutenir le développement du langage chez les jeunes enfants, ou encore valoriser l’expérience de personnes migrantes engagées dans des parcours d’alphabétisation.

Cette vocation ne s’est pas imposée naturellement. « Il y a vingt ans, beaucoup de projets se faisaient presque bénévolement, dans les interstices de notre activité de recherche », se souvient le linguiste François Pellegrino. Avec l’arrivé de nouveaux financements, et un contexte plus attentif à l’impact social des travaux scientifiques, ces initiatives ont fini par prendre de l’ampleur.


François Pellegrino, directeur de recherche CNRS (laboratoire DDL) et directeur scientifique du LabEx ASLAN (2010-2018) © Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


Quinze ans après la création du LabEx, la journée « Sciences avec & pour la société » dressait un panorama de ces initiatives et donnait la parole aux partenaires non académiques qui y ont participé. « Quand on découvre ces recherches, on se dit qu’elles devraient être beaucoup mieux connues, du grand public, mais aussi des élus ! », souligne Jean-Michel Longueval, vice-président de la Métropole de Lyon en charge de l’enseignement supérieur et de la recherche. Une façon de rappeler que la valorisation des sciences humaines et sociales reste un défi et doit être soutenue.

Jean-Michel Longueval, vice-président de la Métropole de Lyon © Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


C’est quoi la « valorisation sociétale » ?

Elle ne se résume pas aux brevets ou aux start-up. « Certaines grilles recensent jusqu’à 84 formes d’impact sociétal de la recherche ! », rappelle Kristine Lund, directrice scientifique du LabEx ASLAN. Évolution des pratiques professionnelles, diffusion de connaissances auprès du grand public, conseil aux politiques… Autant de formes possibles d’« impact sociétal ». Mais quelle est la place des sciences du langage dans ce cadre ?

« Ces disciplines étudient nos façons de parler et d’écrire un peu comme on explore une forêt », illustre Kristine Lund. C’est un écosystème où interagissent des aspects linguistiques mais aussi cognitifs, sociaux ou corporels. Observer toutes ces dimensions dans nos vies quotidiennes fait rapidement émerger des problèmes concrets : par exemple, comment améliorer l’interprétariat à l’hôpital et mieux prendre en charge les personnes non francophones ? Quels outils proposer aux enseignants ou aux parents d’enfants bilingues pour soutenir le développement du langage ? Les projets soutenus par ASLAN se situent plus généralement au croisement de trois grands défis : la santé et le bien-être, l’éducation et l’apprentissage, et le multilinguisme dans la société.

Kristine Lund, ingénieure de recherche CNRS (laboratoire ICAR) et directrice scientifique du LabEx ASLAN (depuis 2018) 
© Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


Pour encourager ces approches, le LabEx a mis en place des micro-financements dédiés. Sur les 126 projets soutenus en quinze ans, une cinquantaine relèvent directement de la valorisation sociétale : 33 destinés aux professionnels, 11 au grand public et 7 visant à structurer des réseaux avec des partenaires extra-académiques. Les acteurs de terrain ne sont plus seulement en bout de chaîne. Les chercheurs co-construisent leurs projets avec eux, en les associant dès le départ à l’élaboration des problématiques scientifiques, puis à la collecte de données ou à la diffusion des résultats.
 
« Notre fonctionnement suscite un changement de culture et une boucle vertueuse », conclut Kristine Lund. À mesure que ces échanges se multiplient, recherche et société se transforment mutuellement.

 

Dyslexie à luniversité : de la recherche aux outils concrets

Tout commence par une alerte venue du terrain. En 2012, les services handicap de l’Université de Lyon constatent une hausse rapide du nombre d’étudiants dyslexiques ou dysorthographiques. Mais les solutions restent limitées. « À l’époque, on leur accordait surtout du temps supplémentaire aux examens, mais on manquait d’outils pour comprendre leurs difficultés », rappelle la chercheuse Audrey Mazur.
 
Treize ans plus tard, neuf projets de recherche ont été portés par ASLAN, associant universités, entreprises et associations. L’un des résultats les plus visibles est un MOOC destiné aux équipes enseignantes, ainsi qu’aux étudiants dys, aux familles, aux orthophonistes ou encore orthopédagogues. Les modules proposent notamment des conseils pratiques pour organiser le travail des étudiants, adapter ses méthodes de lecture ou utiliser des outils d’aide à l’écriture. Diffusé dans plusieurs établissements, il vise aussi à sensibiliser enseignants et camarades de promotion.
 
Parallèlement, les équipes développent des dispositifs expérimentaux pour mieux comprendre ce qui se passe pendant la lecture. Le dispositif Dystracker (projet d’Audrey Mazur et de Matthieu Quignard) analyse les mouvements des yeux grâce à un système d’oculométrie. « Nous pouvons suivre précisément le trajet du regard sur une ligne de texte », explique Michael Rouillard, cofondateur de l’entreprise Sierra Neurovision et partenaire du projet. L’outil permet notamment d’observer les rétrosaccades – ces retours en arrière fréquents chez les lecteurs dyslexiques – ou encore la manière dont l’effort cognitif augmente au fil du texte. Les mouvements oculaires sont alors associés aux unités linguistiques (mots, phrases, erreurs, etc., lues ou écrites par les individus) et à tous les indicateurs de l’écriture (pauses, débit, révisions, etc.).



Audrey Mazur, ingénieure de recherche à l’Université de Lyon (Laboratoire d’Excellence ASLAN et ICAR) 
et responsable de la valorisation sociétale et des projets scientifiques en Santé, Langage et Éducation 
© Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


Les associations jouent aussi un rôle clé. « Nous échangeons tous les jours avec des familles et des personnes concernées. Cette connaissance du terrain aide les chercheurs à identifier les besoins réels », souligne Régine Tchakgarian, de l’association APEDA Dys

 

Katell Datchary et Régine Tchakgarian, association apeda-dys © Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


À l’avenir, les linguistes d’ASLAN souhaitent mieux comprendre l’impact de la dyslexie dans le monde du travail. Comment adapter les organisations ou les modes d’évaluation pour éviter que ces troubles ne deviennent un handicap professionnel ? Le projet a notamment été entamé par Audrey Mazur dans le cadre du projet européen « Dyslexia@work », mais reste encore largement à explorer. 


Parler pour grandir : un programme pour accompagner les parents dès les premiers mois

Entre la naissance et l’entrée à l’école, les parents sont souvent seuls. « Les professionnels de la petite enfance les voient beaucoup à la maternité, puis en primaire, mais entre les deux il y a un vide », regrette Valérie Katkoff, du réseau Occitadys, une organisation chargée de coordonner la prise en charge des troubles du langage en Occitanie. Le projet « Langageons-nous », porté par ASLAN, est né pour combler ce manque.
 
Lancé pendant le premier confinement de 2020 par un consortium associant chercheurs du laboratoire DDL, Occitadys et des professionnels de santé, le dispositif entend accompagner les parents dès les premiers mois pour stimuler le développement du langage et repérer plus tôt les difficultés. « Beaucoup d’enfants rencontrent des difficultés de langage. Or ces difficultés précoces sont déterminantes pour la suite », rappelle la chercheuse Sophie Kern, spécialiste du développement du langage.

Sophie Kern, directrice de recherches CNRS (laboratoire DDL) et Valérie Katkoff, association Occitadys © Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR

Concrètement, les familles sont incluses dans le dispositif par leur médecin. A partir du 4ème mois de leur enfant, elles reçoivent via une application des conseils adaptés à chaque étape de développement :  tous les quinze jours, une notification propose aux parents une activité simple à développer avec leur enfant : demander à l’enfant de décrire ce qu’il voit ou entend, conseiller aux parents d’utiliser des gestes dans la communication avec l’enfant, etc. Au total, 72 « astuces » sont envoyées pendant les trois premières années de vie de l’enfant.
 
Parallèlement, les parents tiennent un journal du développement langagier de leur enfant, tandis que les médecins disposent d’un carnet de suivi. Ces observations doivent permettre de repérer plus tôt certains signaux d’alerte, par exemple un enfant qui ne réagit pas à son prénom ou ne communique pas par gestes. Au final, 1500 enfants seront suivis entre l’âge de quatre mois et de trois ans.
 
Les chercheurs analyseront les pratiques des parents et des médecins, ainsi que leur effet sur le développement du langage. En intervenant plus tôt, ils espèrent éviter les inégalités langagières qui pèsent sur les apprentissages ultérieurs et en particulier sur le développement de la littératie (lire et écrire) pendant toute la scolarité.

 

Autisme : les règles invisibles de l’université

Prendre rendez-vous avec un enseignant, poser une question en cours, téléphoner à un service administratif… Autant de gestes banals pour la plupart des étudiants, mais qui peuvent virer au casse-tête pour des personnes autistes. Le projet INTERFAC-TSA, porté par ASLAN et l’ingénieure de recherche Carole Etienne au laboratoire ICAR (représentée par Isabel Cólon de Carvajal), cherche justement à rendre ces interactions plus lisibles.
 
Pour mieux comprendre les difficultés rencontrées au quotidien, l’équipe a mené une enquête en ligne auprès de plus de 200 étudiants. Les réponses font apparaître toute une série de conventions rarement explicitées. Lorsqu’un enseignant invite les étudiants à poser des questions, par exemple, combien faut-il en poser ? Une seule ? Plusieurs ? « Ces micro-codes, qui semblent évidents pour beaucoup, peuvent être très difficiles à interpréter », souligne Isabel Cólon de Carvajal.
 
À partir de ces données, l’équipe de recherche a conçu un site de ressources accompagné de courtes vidéos pédagogiques. Elles rejouent des situations ordinaires de la vie universitaire — demander un rendez-vous, intervenir en cours, contacter un service administratif — afin d’expliciter les attentes implicites et les différentes façons d’y répondre.
 
Mais apprendre ces codes peut aussi avoir un coût. Chargé de mission handicap à l’ENS de Lyon, Thibault Chambriard se souvient d’un étudiant qui analysait en permanence chacun de ses gestes et de ses paroles pour éviter toute « faute » sociale — au prix d’une grande fatigue psychique. « On ne peut pas simplement demander aux étudiants autistes d’imiter les comportements neurotypiques, explique-t-il. Sinon, on risque de les pousser à une surcompensation qui peut nuire à leur santé mentale. »
 
Le défi est donc délicat : rendre visibles les règles implicites de l’université, sans imposer une seule manière de communiquer.

Isabel Colón de Carvajal, enseignante-chercheure ENS de Lyon et directrice du laboratoire ICAR et Thibault Chambriard, chargé de mission Mission Handicap de l’ENS de Lyon 
© Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR

Lire, écrire, se repérer en ville… L’alphabétisation racontée en BD

Comment raconter l’expérience de personnes qui apprennent à lire et à écrire à l’âge adulte ? Pour le projet VALOREFA, porté par des chercheuses du laboratoire ICAR et l’association Langues Comme Une, la réponse passe par la fiction graphique.
 
À l’origine du projet, une série d’entretiens scientifiques menés dans le cadre d’une recherche sur l’alphabétisation des adultes migrants. Certaines personnes interrogées n’ont jamais été scolarisées ou très peu dans leur pays d’origine. Les chercheuses ont voulu comprendre leur rapport très concret au quotidien : se déplacer en ville, repérer un arrêt de bus, lire un panneau, s’orienter dans un quartier.
 
Ces récits ont ensuite été transformés en une fiction graphique réalisée avec l’illustratrice Giulia Pex. « Dans un article scientifique, on cite des paroles. Dans une bande dessinée, on incarne les personnages : il y a des visages, des gestes, des corps, des lieux », explique la linguiste Véronique Rivière.
 
Le travail a nécessité plusieurs étapes : retranscrire les entretiens, sélectionner les situations les plus révélatrices, puis les condenser dans un scénario. Les personnages sont fictifs, mais leurs expériences s’appuient directement sur les témoignages recueillis.
 
Pour les formatrices de l’association Langues Comme Une, cette collaboration avec la recherche a aussi changé le regard porté sur les apprenants. « Les entretiens ont révélé des stratégies de mobilité que nous ne voyions pas forcément en cours », souligne Delphine Morinière, co-fondatrice de l'association. Certaines personnes apprennent par exemple à se repérer grâce à des couleurs, des vitrines ou des monuments, mémorisent un trajet étape par étape, ou s’appuient sur des proches pour vérifier un itinéraire.

Véronique Rivière et Élise Gandon, professeure des Universités et maîtresse de conférences, Université Lumière Lyon 2 et Laboratoire ICAR (UMR 5191) 
& Marie Di Folco et Delphine Morinière, Association Langues Comme Une 
© Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


Au-delà de l’objet artistique, la BD vise à sensibiliser les professionnels — travailleurs sociaux, formateurs, personnels d’accueil — à ces compétences souvent invisibles. Elle rappelle aussi que l’alphabétisation des adultes repose largement sur l’engagement associatif, auquel la recherche peut apporter des outils d’analyse et de réflexion.


À vous de jouer ! La recherche à portée de main

À l’heure du déjeuner, les participants quittent les rangées de chaises pour découvrir plusieurs outils de valorisation développés au fil des quinze années du LabEx ASLAN. Dans la salle, les stands permettent de circuler librement, de tester des dispositifs et d’échanger directement avec leurs concepteurs.
 
Sur une table, quelques participants s’essaient à [kosmopoli:t], un jeu coopératif imaginé par une équipe de recherche du laboratoire Dynamique du Langage. Le principe : incarner l’équipe d’un restaurant où les clients passent commande dans des dizaines de langues différentes. Les joueurs doivent reconnaître les plats, répéter les sons et coopérer. Derrière l’aspect ludique, l’objectif est de sensibiliser à la diversité linguistique et de montrer à quel point les langues du monde peuvent être proches ou surprenantes.

[kosmopoliːt], un jeu du DDL pour découvrir la diversité des langues © Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR


Plusieurs stands présentent aussi des dispositifs liés aux troubles du langage. On y découvre notamment Dystracker, qui analyse, entre autres, les mouvements des yeux (oculomètre et logiciel Eya développés par Sierra Neurovision) pendant la lecture et l’écriture, ou encore un MOOC consacré à la dyslexie à l’université. Une application en développement, AnaliDys, vise quant à elle à aider les professionnels à mieux analyser les difficultés de lecture et d’écriture.

Dispositif DYSTRACKER, utilisant la technologie de captation oculaire et l’oculomètre développés par Sierra Neurovision 
© Luce Bigarnet, Université Lyon 2 & Laboratoire ICAR

D’autres initiatives complètent ce panorama, comme le coffret pédagogique « Plus d’une langue », conçu pour sensibiliser au plurilinguisme, ou le projet « Capsules », qui propose de courtes ressources de médiation scientifique.
 
Jeux, outils numériques, supports pédagogiques… Pendant près d’une heure et demie, la recherche sort des diapositives pour se montrer sous une forme très concrète. Une parenthèse informelle qui illustre, à sa manière, l’un des fils conducteurs de la journée : faire circuler les connaissances bien au-delà du monde académique.