Publié le 23 octobre 2018 | Mis à jour le 7 novembre 2018

Une expérience de la vie d’un migrant

Avez-vous déjà vécu des situations d’incompréhension, où vous et votre interlocuteur ne parlez pas la même langue ? L’équipe du projet REMILAS tente de vous faire vivre cette expérience. Leur installation-performance vous fait vivre un moment récurrent de la vie d'un migrant, durant un entretien médical. Dans ce rendez-vous en terre linguistique inconnue, arrivons-nous à rendre la communication possible ?

Nous sommes le vendredi 28 septembre. Des personnes s’activent au laboratoire ICAR, déplacent des meubles et installent une étrange signalétique sur les murs. L’équipe de l’installation-performance « Une communication (im)possible ? » réalise une répétition générale. L’occasion de s’entretenir avec les membres du projet et d’observer les réactions du public, deux semaines avant la représentation durant la Fête de la Science 2018.

Une installation-performance expérimentale

Cette performance théâtrale travaille autour des difficultés que doivent surmonter les migrants pour communiquer avec les personnels administratifs et médicaux. Le public de cette expérience est entièrement immergé dans un environnement linguistique et culturel inconnu : une signalétique déconcertante, des langues étrangères en fond sonore de la salle d’attente, et une langue inconnue parlée par le comédien. Tout est fait pour déstabiliser les participants. Durant un entretien, le comédien-médecin et le participant doivent remplir un questionnaire de santé écrit dans la langue de l’acteur. L’un des intérêts de cette expérience est de savoir quels moyens sont utilisés pour faciliter l’intercompréhension dans ces moments-là : mime, gestes, dessin, langue tierce, etc.

Une expérience forte en émotions

Le dispositif a été pensé pour créer et renforcer l'expérience d'étrangéité du public. « L’attente, l’univers d’incompréhension et l’entretien produisent un environnement anxiogène », commente un participant. Comme les migrants dans de telles situations, les participants ressentent à travers cette expérience un manque de ressources langagières. Jacqueline, migrante et comédienne dans la performance, affirme que cette expérience est le reflet de son vécu réel lorsqu’elle ne comprend pas des francophones. En se mettant à la place d’un migrant, le public partage ainsi les émotions éprouvées par les migrants dans ce genre de situation. Le face-à-face crée alors une forme d’intimité, car ce qui se passe dans le regard, bien avant le langage verbal, touche à la fois les participants et les comédiens. « La personne normalement marginale vit d’un seul coup l’expérience dans le rôle inverse, et peut se montrer empathique ou désagréable », précise Véronique Traverso, coordinatrice du projet. Cette inversion de situation permet à chacun d’expérimenter une autre position sociale.

Réalisation : Christian DURY

L’évolution de la performance artistique

La première version de la performance a été co-construite avec l’équipe du projet et la metteuse en scène Séverine Puel. Elle a d’abord été jouée par des étudiants de théâtre de l’ENS de Lyon et par des membres du projet. « À partir de cette première expérience, on trouvait important que des personnes ayant vécu des expériences de la migration soient acteurs », explique Véronique Traverso. En effet, dans cette nouvelle édition, le rôle des médecins est tenu par des migrants, qui débutent pour certains en tant qu’acteurs, mais ont tous déjà vécu ces situations d’incompréhension. La plasticienne Marie-Pierre Morel-Lab a également rejoint l’équipe, afin de proposer une installation mêlant les deux thématiques de la performance : la migration et la communication.
 On vit quelque chose sur la rencontre humaine, malgré tout.
Les retours positifs de la part du public et des comédiens montrent qu’il est important d’inverser les rôles, et de se mettre à la place d’autrui. Pour certains comédiens, c’est d’ailleurs une manière d’aider les futurs migrants qui seront potentiellement confrontés à ces situations. L’enjeu de la performance est donc entièrement reconnu par les comédiens, qui prennent aussi un vrai plaisir à jouer le jeu. « Notre objectif n’est pas la réussite d’une performance théâtrale mais de proposer un cadre et que chacun se l’approprie, explique Séverine Puel. On vit quelque chose sur la rencontre humaine, malgré tout ».

À la suite du dispositif théâtral, le public est invité à échanger avec les comédiens et l’équipe du projet sur leur compréhension de la performance et leurs ressentis. A l’issue de ce retour d’expérience, les chercheurs expliquent aux participants le cadre du projet REMILAS.

Un projet de recherche au service d’enjeux sociétaux

Le projet RÉfugiés, MIgrants et leurs LAngues face aux services de Santé (REMILAS) a débuté en 2016, grâce au soutien financier de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre de son programme Flash-Asile, et en partenariat avec l’ORSPERE-SAMDARRA. Il s’insère dans le contexte actuel de migration, qui soulève des problématiques sociétales. Les membres du projet s’intéressent à l’intercompréhension entre personnes qui ne parlent pas la même langue. Cette recherche porte particulièrement sur des échanges entre médecins et migrants-patients, avec ou sans interprète. Les chercheurs décrivent ainsi les ressources mises en œuvre par les personnes pour faciliter l’intercompréhension et dépasser les disparités linguistiques. Les problèmes de communication dépendent également des représentations différentes liées au soin, à la procédure, ou à la relation avec le médecin. C’est pourquoi les chercheurs étudient dans ces rencontres à la fois les interactions et les représentations. C’est à partir de cette analyse croisée que se développent les actions de valorisation du projet.

Ce projet a été pensé dès le début avec un axe grand public, qui s’est concrétisé avec un projet de valorisation financé par le LabEx ASLAN, qui a donné lieu à l’installation-performance « Une communication (im)possible ? », présentée la première fois en 2017 durant la Nuit des chercheurs à Lyon. D’autres actions de valorisation sont aussi en préparation. Par exemple, un documentaire s’inspirant des problématiques traitées par le projet sera réalisé par Antoine Dubos. Par ailleurs, les membres du projet prévoient de développer un outil numérique qui proposera des parcours d’auto-formation pour les médecins, interprètes et migrants. Il servira également de support pour les formations en présentiel.

Equipe de l'installation-performance
Equipe de l'installation-performance

 

Rédaction : Rémi Léger, chargé de communication du LabEx ASLAN.