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Dossier 2- Langage en dialogues, par Fabien Trécourt, journaliste
Langage en dialogues
En clôture de la journée de valorisation du LabEx ASLAN, consacrée aux sciences du langage « avec et pour la société », une table ronde a réuni chercheurs, médiateurs, acteurs associatifs et représentants du monde de l’entreprise.
Que se passe-t-il lorsque des équipes de recherche rencontrent des enseignants, des orthophonistes ou des responsables des ressources humaines ? Comment transformer des préoccupations concrètes en objets de recherche ? Et réciproquement, comment faire circuler les résultats scientifiques vers la société ? Ces questions étaient au cœur de la table ronde organisée en clôture de la journée « Sciences avec & pour la société », organisée le 29 janvier 2026 à la Métropole de Lyon. Malgré la diversité des profils réunis, tous en retiennent une même expérience : la nécessité – et le plaisir ! – de faire dialoguer des univers qui ne parlent pas spontanément la même langue.
De l’intuition à la connaissance
En médiation scientifique, « un travail d’acculturation est presque toujours nécessaire », souligne Léandre Guignier, chargé de projets à la Boutique des sciences de l’Université Lumière Lyon 2. Son rôle consiste notamment à faire office de « porte d’entrée » vers la recherche pour des publics variés — étudiants, collectifs citoyens ou encore professionnels. La plupart viennent avec des questions pragmatiques, issues de leur expérience. Faire ces intuitions une question académique ne s'improvise pas. « Il faut passer par un travail de reformulation et de clarification pour faire émerger une vraie démarche scientifique. »
Une association de promotion de la santé en Saône-et-Loire s’est par exemple interrogée sur les effets de ses actions auprès d’enfants placés en foyer de l’aide sociale à l’enfance (ASE). La demande initiale a été progressivement retravaillée avec des spécialistes et universitaires pour devenir une problématique et un projet précis. Elle a notamment donné lieu à un stage étudiant en immersion dans un foyer, afin d’analyser les effets des actions menées sur les compétences psychosociales des jeunes concernés.
« L’idéal est de co-construire le projet, à chaque étape, main dans la main avec les collectifs qui nous sollicitent, renchérit Léandre Guignier : de la formulation de la problématique à la diffusion des résultats, en passant par la collecte des données. »
Une démarche conjointe
Même philosophie chez Pop’Science, dispositif de l’Université de Lyon dédié à la diffusion des savoirs. « Une grande partie de notre travail consiste à aller à la rencontre du public », explique Cécile Rondeau, responsable partenariats et communication. Festivals, médias ou formations permettent de rendre la recherche accessible, mais l’ambition est aussi d’aller plus loin. « On travaille dès le départ avec des équipes d’ASLAN pour penser en même temps la démarche scientifique, l’implication des publics concernés et la valorisation des travaux. »
Des membres du LabEX sont par exemple intervenus dans des écoles pour recenser et étudier les différentes langues parlées par les élèves. Ce travail a permis d’initier beaucoup de jeunes aux sciences du langage, tout en enrichissant des corpus des chercheurs. D’autres dispositifs participatifs, notamment lors d’événements grand public, ont même inspiré le jeu de société [kosmopoliːt], où l’on s’initie à plus de 60 langues en s’amusant.
Une recherche « impliquée »
Pour les scientifiques et universitaires, travailler avec ces partenaires extérieurs bouleverse parfois les habitudes. « On ne peut plus se contenter de penser qu’il y aurait d’un côté la recherche fondamentale et de l’autre sa version appliquée », relève ainsi Kristine Lund, responsable scientifique du LabEx ASLAN. Même si les préoccupations des acteurs de terrain sont pragmatiques au premier abord, elles soulèvent presque toujours des questions plus larges sur le langage et la société. Toujours dans le cas de l’ASE par exemple : comment se construisent les compétences psychosociales dans des contextes de vulnérabilité ? Comment mesurer, avec des outils scientifiques, les effets de pratiques éducatives ou sociales ?
Pour cette raison, Kristine Lund préfère parler de recherche « impliquée ». « C’est un espace de créativité très intéressant pour la science, se réjouit-elle. Le dialogue avec les acteurs de terrain nous ouvre de nouvelles perspectives. » Cette co-construction suppose toutefois des ajustements. Les chercheurs doivent composer avec des contraintes de terrain, des temporalités différentes et des attentes parfois éloignées de leurs propres objectifs.
Des parents experts
Chercheuse à l’INSPÉ de Lyon, Nathalie Blanc en fait régulièrement l’expérience dans le cadre du projet ELSE. Ce séminaire réunit depuis plusieurs années des universitaires, des enseignants ou encore des associations de parents, pour travailler sur le plurilinguisme dans les écoles. « L’idée est de cultiver un véritable espace de dialogue », insiste-t-elle. Les parents, en particulier, ne sont pas considérés comme de simples bénéficiaires des savoirs scientifiques. « Ce sont des acteurs à part entière, qui ont aussi une expertise et un regard essentiels pour la recherche. »
L’un des projets consiste par exemple à recueillir leurs témoignages sous forme de capsules vidéo, puis de permettre à des spécialistes du plurilinguisme d’analyser ces récits et de les intégrer à leurs travaux. « Cette circulation des savoirs est décisive, explique Nathalie Blanc. Elle permet de mieux comprendre la place des différentes langues parlées, aussi bien dans le système éducatif que dans la vie quotidienne des élèves. »
Des professionnels de santé…
Si la recherche peut s’inspirer des besoins de la société, l’inverse est tout aussi vrai : des acteurs engagés dans le monde professionnel s’appuient sur les résultats scientifiques pour transformer leurs pratiques.
C’est le cas dans le secteur de l’orthophonie par exemple. « Les méthodes utilisées reposent parfois sur des observations empiriques fragiles », explique Franck Médina, directeur associé de l’entreprise HappyNeuron et lui-même praticien de formation. Avec des chercheurs du LabEx, il travaille au développement de batteries d’évaluation du langage oral, sous forme d’applications numériques, destinées à améliorer la précision des diagnostics.
L’enjeu est de proposer des outils dont la validité scientifique soit rigoureusement établie, là où certaines pratiques reposent encore sur des bases incertaines. « La technologie n’a pas vocation à se substituer à l’expertise des professionnels, tempère-t-il. Mais elle peut les aider à affiner leur analyse, en s’appuyant sur des référentiels plus robustes. »
… aux cadres et dirigeants
Cette articulation entre savoir scientifique et pratiques de terrain ne se limite pas au champ médical. « Dans le monde de l’entreprise, on s’appuie souvent sur nos intuitions et notre expérience, confirme Laurence Gattini, responsable emploi-compétences au MEDEF Auvergne-Rhône-Alpes. Les données scientifiques permettent parfois de confirmer nos idées, mais elles nous aident surtout à les nuancer, voire à les remettre en question. »
Engagée dans plusieurs programmes d’accompagnement vers l’emploi, elle travaille notamment sur les troubles dys (dyslexie, dyscalculie…) et plus largement sur la neurodiversité. « L’expertise d’ASLAN nous a aidés à mieux identifier des publics souvent peu visibles dans les organisations », explique-t-elle. Plusieurs travaux montrent par exemple que de nombreuses personnes concernées par des handicaps invisibles choisissent de ne pas les déclarer, notamment par crainte de discriminations. D’autres soulignent que certains profils peuvent mobiliser des modes de raisonnement spécifiques, parfois plus transversaux, facilitant des rapprochements inattendus.
« Ce genre de connaissances, encore peu diffusées dans le monde professionnel, constitue un apport précieux pour faire évoluer nos pratiques et nos représentations, s’enthousiasme Laurence Gattini, qu’il s’agisse du recrutement, du management ou encore d’actions de sensibilisation. »
Une question de confiance
Pour conclure la table ronde, une question à la fois simple et difficile est posée aux intervenants : comment réussir ces collaborations ? Au-delà des dispositifs et des cadres institutionnels, tous insistent sur l’importance des relations humaines : prendre le temps de se connaître, confronter les points de vue, accepter de déplacer ses propres repères… « Il faut une parité d’estime et d’écoute, témoigne Nathalie Blanc, et surtout beaucoup d’humilité ! »
Ces partenariats ne relèvent pas d’un simple transfert de connaissances. Ils supposent un travail patient de mise en dialogue entre des univers, des contraintes et des formes de savoir différentes. À l’heure où les universités sont appelées à démontrer leur impact, ces expériences — que le LabEx ASLAN explore depuis plus de quinze ans — rappellent que la rencontre entre recherche et société ne se décrète pas : elle se construit, dans la durée, au prix d’ajustements constants, d’une vraie capacité à accepter l’incertitude et à se faire confiance.